« Je ne pouvais même pas imaginer ce qui aurait pu m’arriver si ma famille avait pris connaissance des expériences terrifiantes que j’ai vécues. » Cette peur n’est pas rare. Elle constitue une réalité à laquelle sont confrontées de nombreuses femmes journalistes. Toutefois, malgré son ampleur et son impact, la violence basée sur le genre facilitée par les technologies ne bénéficie pas de la visibilité qu’elle devrait avoir, ni à l’échelle mondiale ni en Tunisie. Le silence, la stigmatisation et la crainte de conséquences professionnelles et sociales continuent de contraindre les femmes journalistes à endurer seules de tels abus.
Pour briser ce silence et créer un véritable impact, le réseau régional Media Connect, en collaboration avec le Programme d’appui aux médias tunisiens (PAMT2) financé par l’Union européenne, a organisé StoryLab CONNECT : Gender 16 le 4 décembre à Tunis, dans le cadre de la campagne mondiale des 16 jours d’activisme contre les violences basées sur le genre. L’événement a offert un espace inclusif et sécurisé, ancré dans une solidarité féminine intergénérationnelle, réunissant des journalistes chevronnées, de jeunes professionnelles et des étudiantes en journalisme pour faire face à un problème trop souvent banalisé.

Un espace sûr pour libérer la parole
StoryLab CONNECT a débuté par une discussion franche et chargée d’émotion. Des femmes journalistes ont partagé des histoires qu’elles avaient longtemps gardées pour elles-mêmes ou confiées uniquement à quelques personnes de confiance. Ces témoignages, issus de différents parcours et contextes et impliquant divers auteurs, portaient sur des formes récurrentes de violence, notamment le harcèlement, la manipulation fondée sur de fausses promesses de recrutement, ainsi que l’envoi de messages sexuels explicites non sollicités.
« Je ne pouvais même pas imaginer ce qui aurait pu m’arriver si ma famille avait pris connaissance des expériences terrifiantes que j’ai vécues », a déclaré B.A., journaliste senior. « Je suis issue d’un milieu très conservateur et je suis certaine qu’ils m’auraient empêchée de poursuivre le journalisme, qui est ma passion ultime et la raison de mon existence. »
B.A. a souligné combien des espaces sûrs comme celui-ci sont essentiels – non seulement pour prévenir les abus en exposant les auteurs et leurs méthodes, mais aussi pour sensibiliser, orienter et montrer aux femmes vers qui se tourner lorsque des violations surviennent.

« La voix de la société » et le poids de l’auto-culpabilisation
Au fil des échanges, une réalité frappante est apparue : les espaces sûrs pour les femmes journalistes restent rares en Tunisie. Plusieurs participantes ont évoqué un sentiment d’auto-culpabilisation face aux violences vécues, s’interrogeant sur ce qu’elles auraient pu faire autrement pour se protéger ou protéger leurs collègues.
D’autres ont fermement rejeté ce discours. « Cette petite voix qui te murmure que tu es responsable n’est pas la tienne : c’est celle de la société », a affirmé une participante. La facilitatrice de la session, Olfa Belhassine, a vivement soutenu cette position. Une énergie palpable traversait la salle, nourrie de compassion, d’empathie et de solidarité.
Des abus en ligne aux menaces dans la vie réelle
Si les témoignages différaient, un point commun se dégageait : à un moment de leur carrière, de nombreuses femmes journalistes ne savaient pas vers qui se tourner lorsque la cyberviolence s’intensifiait. Cela a rendu la deuxième session particulièrement marquante.
Animée par Khaoula Sliti, formatrice en sécurité à la Fédération internationale des journalistes, et Ahlem Beddhif, avocate, la session a abordé la violence basée sur le genre facilitée par les technologies en mettant l’accent sur les dimensions juridique et de la cybersécurité.
L’urgence est indéniable. Selon le rapport d’ONU Femmes financé par l’Union européenne, « TIPPING POINT : l’escalade inquiétante de la violence en ligne contre les femmes dans l’espace public », plus des deux tiers des femmes journalistes, défenseures des droits humains et militantes subissent des violences en ligne, et plus de 40 % ont été attaquées hors ligne à la suite de ces violences.

Quand la réputation est attaquée
Une journaliste que nous appellerons Noura a raconté un incident profondément troublant. Un matin, elle a découvert qu’un collègue masculin avait publié sur Facebook de fausses accusations, affirmant qu’elle était une prostituée ne travaillant que pour l’argent. Le message a été vu par de nombreux contacts communs, dont la plupart étaient des journalistes. Sa réputation a été immédiatement mise à mal.
D’abord paralysée, Noura ne savait pas comment réagir. Des collègues sont finalement intervenus et la publication a été supprimée. Elle a choisi de ne pas engager de poursuites judiciaires, une décision qu’elle a plus tard attribuée à son manque d’expérience. À la place, elle a réduit son exposition en ligne et renforcé le contrôle des identifications et de la visibilité.
Radhia, journaliste senior utilisant un pseudonyme, a partagé une expérience similaire. En raison de son travail, qui consiste à diffuser des informations nationales et internationales, elle laisse les commentaires ouverts sur sa page Facebook. Après avoir publié un message de soutien aux femmes journalistes et défenseures des droits humains emprisonnées, elle a été submergée de commentaires haineux et insultants visant sa personne et sa famille. Il n’y avait aucun débat, seulement des insultes.

Des chiffres qui ne disent pas toute la réalité
Dans son neuvième rapport annuel (novembre 2024 – octobre 2025), le Syndicat national des journalistes tunisiens a recensé 13 agressions basées sur le genre contre des femmes journalistes à Tunis, dont sept en ligne. Khaoula Sliti a remis en question ces chiffres, soulignant que si Tunis à elle seule en comptabilise 13, la réalité à l’échelle nationale est probablement bien plus élevée. De nombreuses femmes, a-t-elle expliqué, ne signalent pas les abus par peur, sous pression ou par manque de confiance dans les mécanismes de signalement.
Au-delà d’un événement : un moment collectif de guérison
Ahlem Beddhif et Khaoula Sliti ont clôturé la session en présentant les protections juridiques, les pratiques de sécurité numérique et des stratégies concrètes, répondant directement aux préoccupations des participantes et offrant des outils pratiques pour se protéger en ligne et hors ligne. L’impact de StoryLab CONNECT : Gender 16 était manifeste à la fin de l’événement. Les participantes sont restées bien après la clôture de la session. Les échanges se sont poursuivis, des contacts ont été partagés et les appels à des initiatives similaires dans le voisinage Sud de l’Union européenne se sont multipliés. La solidarité entre femmes journalistes était tangible et s’est affirmée comme une forme puissante de résistance face à la violence facilitée par les technologies.
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