« Nous, les femmes journalistes dans nos pays, n’avons pas le luxe d’une véritable protection professionnelle. Les opportunités d’emploi sont rares, et conserver son poste exige parfois des concessions que nous ne devrions, en principe, jamais être contraintes d’accepter. » C’est par cette phrase — qui résume une réalité professionnelle et humaine complexe — qu’a débuté la discussion lors de l’évènement StoryLab CONNECT – Gender 16, organisé à Amman le 4 décembre 2025 par le réseau régional Media Connect et la Délégation de l’Union européenne en Jordanie. Loin d’être une entrée en matière émotionnelle, cette déclaration constituait une description directe des conditions de travail auxquelles sont confrontées de nombreuses femmes journalistes, où la précarité des opportunités professionnelles se conjugue à l’absence de mécanismes de protection clairs, en particulier dans l’espace numérique.

Assises en cercle, nos téléphones rangés dans nos sacs, comme pour instaurer une distance symbolique entre nous et des écrans devenus, bien souvent, une source de menace plutôt qu’un outil de travail, Il n’a pas été question de scoops ni d’actualités urgentes. Les échanges se sont plutôt concentrés sur des vécus personnels marqués par la douleur, et sur des défis professionnels où la technologie se mêle à la peur, et la vulnérabilité à l’espoir. Lors de l’évènement StoryLab: Gender 16, des journalistes issues de différents médias jordaniens, ainsi que des étudiantes en journalisme, se sont réunies pour briser un long silence et partager des expériences souvent vécues dans l’isolement. Les témoignages se ressemblaient : messages de menace, piratage de comptes personnels, tentatives de chantage, sentiment permanent d’insécurité : autant d’éléments qui transforment la mission d’informer en une charge psychologique avant même d’être une responsabilité professionnelle.

Nous ne sommes pas seules
Au cours d’une session participative ouverte, nos récits ont fissuré le mur du silence. Nous nous sommes reconnues dans les histoires des autres. Chacune portait la trace d’une épreuve semblable : une campagne de dénigrement pour avoir osé une enquête audacieuse, du harcèlement pour avoir pris la parole à l’écran, ou des tentatives de piratage en raison de ses prises de position ou des informations qu’elle partageait. Il ne s’agit pas d’exagération : la peur est réelle et le problème bien présent.
Les chiffres viennent d’ailleurs confirmer que ce que nous vivons n’est en rien marginal. Des études récentes révèlent que 85 % des femmes à travers le monde ont été confrontées à une forme de violence numérique, et que 38 % en ont fait l’expérience directe. Ces données ne sont pas de simples statistiques : elles constituent la traduction chiffrée de nos histoires similaires. De ce vécu commun est née une interrogation partagée : si la douleur est la même, pourquoi la protection ne le serait-elle pas ? Vers qui se tourner ?

De la peur aux outils
Lors d’une rencontre avec un expert en sécurité numérique, la discussion a quitté le simple constat du problème pour s’ouvrir à la recherche de solutions concrètes. L’objectif n’était pas d’amplifier les craintes, mais de nous doter de compétences pratiques nous permettant de poursuivre notre travail journalistique avec plus de confiance. Nous avons appris à identifier les signes de piratage des comptes, à créer des mots de passe sécurisés, à choisir des outils de communication respectueux de la vie privée, à rechercher des informations sensibles en réduisant au minimum notre empreinte numérique, et à connaître les structures vers lesquelles se tourner en cas de violence numérique. L’essentiel a été cette prise de conscience partagée : la violence numérique n’est ni un accident passager ni une dérive tolérable, mais une menace réelle qui impose d’apprendre à y faire face, comme on apprend à écrire, à enquêter et à interroger.

Le journalisme auquel nous aspirons
Lors d’une visite à Radio Al Balad, en tant qu’exemple de média communautaire, nous avons entrevu comment il est possible de trouver un équilibre délicat entre le fait de raconter une histoire et la protection de celles et ceux qui la partagent. Les échanges avec l’équipe de la radio nous ont permis de découvrir des pratiques professionnelles empreintes d’attention et de responsabilité pour aborder les questions de violence, dans le respect des victimes et en veillant à réduire les risques pour les journalistes et leurs sources.
Cette expérience a ancré en nous la conviction que notre rôle ne se limite pas à nous défendre individuellement, mais qu’il consiste aussi à participer à l’émergence d’un journalisme plus conscient et plus sûr, capable de rompre le silence sans mettre en péril celles et ceux qui prennent la parole.
Le début du chemin
À l’issue de la rencontre, chaque participante est repartie consciente que le chemin restait long, mais désormais plus lisible. Nous avons emporté avec nous deux responsabilités indissociables : la protection de soi dans un espace numérique où l’écran est devenu à la fois outil de pression et source de danger, et la conviction que l’action collective est possible. La peur n’était plus une sensation diffuse ; elle s’est transformée en gestes concrets : revoir ses paramètres de confidentialité, identifier les canaux de soutien en cas d’attaque, et tisser des réseaux de solidarité entre journalistes, comme première ligne de défense face à la violence numérique.
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