StoryLab : un espace sûr pour un journalisme plus responsable

Janvier 8, 2026
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Lors de la campagne des « 16 jours d’activisme contre les violences basées sur le genre », organisée du 25 novembre au 10 décembre 2025, la question des violences numériques faites aux femmes et aux filles s’est imposée au centre du débat mondial, sous le slogan : « Unissons-nous pour mettre fin à la violence numérique contre toutes les femmes et les filles ». Cette mobilisation a permis de mettre en lumière une réalité désormais largement répandue : le numérique est devenu, bien souvent, un espace de menace, en particulier pour les femmes présentes dans la sphère publique, et notamment pour les journalistes.

Quand la violence devient partie intégrante du travail journalistique

La violence numérique dépasse largement les frontières de l’écran. Un message, un commentaire, une image détournée ou un contenu falsifié peuvent rapidement dégénérer en campagnes de diffamation, en menaces explicites, voire contraindre à un retrait forcé de l’espace public. Dans le paysage médiatique libanais, où les femmes journalistes évoluent déjà sous une pression économique, professionnelle et sécuritaire constante, ces violences représentent une charge supplémentaire, accentuant l’épuisement et la vulnérabilité. Son impact ne se limite pas aux dimensions psychologiques et sociales : il affecte directement les parcours professionnels.

Certaines journalistes renoncent à écrire après avoir reçu des menaces de mort ; des militantes choisissent de fermer leurs comptes afin de protéger leurs proches ; d’autres encore sont réduites au silence ou contraintes d’abandonner la profession. Les femmes journalistes font ainsi face à un double ciblage : 73 % d’entre elles ont été victimes de violences numériques, et 20 % ont également subi des violences physiques qui y sont liées, notamment lors de la couverture de thématiques liées au genre, à la politique ou aux droits humains (UNESCO, 2021). Ces données indiquent que la violence ne relève plus de l’exception dans le parcours des journalistes, mais constitue une réalité fréquente et répétée, étroitement liée à la nature de leur métier et à l’insuffisance des dispositifs de protection juridiques et institutionnels.

C’est dans ce contexte qu’ont émergé des initiatives visant à créer des espaces sûrs de dialogue et d’apprentissage, parmi lesquelles StoryLab CONNECT : Gender 16, lancée par le programme EU Neighbours South à travers le réseau Media Connect, et mise en œuvre avec succès dans huit pays du Sud de la Méditerranée.

De la vision à la mise en œuvre

Au Liban, l’initiative StoryLab CONNECT : Gender 16 s’est tenue le 3 décembre 2025, avec le soutien financier de la Délégation de l’Union européenne au Liban. Elle a réuni des étudiantes en journalisme, de jeunes journalistes en début de carrière, des professionnelles expérimentées, ainsi que des activistes de la société civile, lors d’une journée entière consacrée à l’échange, à l’apprentissage et à l’acquisition d’outils pratiques.

Dans son allocution d’ouverture, Alessandra Viezzer, cheffe de la coopération à la Délégation de l’Union européenne au Liban, a souligné que « l’égalité de genre est une valeur fondamentale de l’action de l’Union européenne », tout en rappelant que la crise économique au Liban a contribué à l’aggravation des violences fondées sur le genre. Elle a insisté sur la nécessité de briser le silence autour de ces questions, de reconnaître les violences et d’y faire face, de soutenir les victimes, et de renforcer la participation des femmes à la vie politique et à la prise de décision, soulignant que «les lois, comme leurs mécanismes d’application, sont souvent élaborées par des hommes ».

Cette vision a servi de cadre structurant à une journée dont les différentes sessions ont été élaborées selon une approche progressive, allant de l’expérience personnelle à l’analyse professionnelle, pour aboutir à la présentation d’outils pratiques de prévention et de gestion des situations de violence.

Un débat « à cœur ouvert »

La journée a débuté par la session « À cœur ouvert : expériences et pressions », animée par la journaliste libanaise Sobhiya Najjar. Conçue comme un espace sécurisé d’échange, cette session a permis aux journalistes participantes de partager des expériences personnelles sensibles liées au harcèlement, aux pressions professionnelles, au silence imposé, ainsi qu’aux formes de violence moins visibles qui accompagnent l’exercice du métier journalistique.

La journaliste Fatima Al-Bassam a souligné le caractère « essentiel » de ce type de rencontres pour permettre l’expression des vécus professionnels et personnels. De son côté, Nahila Salameh a indiqué avoir souhaité que la session se prolonge davantage, estimant que les échanges auraient pu se poursuivre durant plusieurs heures, et décrivant cet espace comme un cadre de libération émotionnelle «susceptible de prévenir l’épuisement ». Pour Sobhiya Najjar, ces sessions constituent un levier central pour rompre le silence, renforcer la résilience psychologique des journalistes et devraient, à ce titre, être institutionnalisées et organisées de manière régulière, plutôt que limitées à des initiatives ponctuelles.

De l’expérience à l’approche méthodologique : introduction au journalisme constructif

La discussion s’est ensuite déplacée vers le rôle du journalisme lui-même, lors d’une session interactive animée par le journaliste Ahmad Abou Hamdan, membre du réseau Media Connect. Une question centrale a structuré les échanges : comment couvrir les violences fondées sur le genre sans renforcer le sentiment de désespoir ?

La session a présenté le journalisme constructif comme une méthodologie qui ne nie pas les informations négatives, mais les inscrit dans un cadre analytique plus large. Loin de rester théorique, elle s’est appuyée sur un exemple concret et un exercice pratique d’analyse d’un article, permettant aux participantes de réfléchir à la transformation d’une couverture traditionnelle en un récit constructif. Quatre d’entre elles ont poursuivi les échanges de manière approfondie avec le formateur à l’issue de la session, témoignant de leur intérêt pour faire de cette approche un outil utilisable au quotidien.

La journaliste Vanessa Kallas a exprimé son intérêt pour cette démarche qui « expose le problème tout en mettant en lumière les solutions », tandis que Maria Mansour a souligné l’importance d’y intégrer également les contraintes et les défis susceptibles d’entraver la durabilité de ces solutions.

Le coût psychologique invisible du travail journalistique

Couvrir des sujets sensibles n’est jamais sans conséquence. C’est dans cette optique qu’a été organisée la troisième session, consacrée à la santé mentale et au burn-out, animée par Dr Mary Lee Wakim du centre IDRAAC, partenaire de l’événement. La session a mis en lumière la réalité du journalisme en tant que profession à haut risque pour la santé mentale, en particulier pour les femmes journalistes.

Dr Wakim a rappelé que les réactions émotionnelles des journalistes relèvent d’ « une réponse normale à des conditions anormales », soulignant que l’implication affective face aux récits traités ne constitue pas un signe de fragilité, mais fait partie intégrante de la dimension humaine du métier. Les échanges ont abordé des notions clés telles que la fatigue compassionnelle, la blessure morale, ainsi que la distinction entre traumatisme secondaire et trouble de stress post-traumatique, tout en présentant des outils concrets visant à renforcer la résilience psychologique et les mécanismes de soutien entre pairs dans les salle de rédaction.

La sécurité numérique pour protéger la profession et l’individu

Marquant le passage du terrain au numérique, la dernière session a été consacrée à la sécurité numérique, sous la conduite d’Iman Al-Abed du Centre régional pour la liberté de la presse à Beyrouth, affilié à Reporters Sans Frontières, également partenaire de l’initiative. La session a examiné l’intensification des menaces numériques auxquelles sont confrontées les journalistes et a présenté des outils concrets pour la gestion des mots de passe, l’activation de l’authentification à deux facteurs, la séparation des comptes et la gestion du harcèlement en ligne.

Selon Al-Abed, les femmes journalistes font souvent l’objet d’un ciblage numérique accru visant à les réduire au silence. Elle a insisté sur le fait que la sécurité numérique « n’est pas un luxe, mais une nécessité fondamentale », et que protéger les journalistes dans l’espace numérique revient, au fond, à protéger la liberté de la presse elle-même.

Un impact amorcé… mais ne s’arrête pas là

L’initiative StoryLab CONNECT : Gender 16 au Liban a démontré que les espaces sûrs peuvent ouvrir la voie à des discussions franches, et que les journalistes ont besoin d’approches intégrées combinant éthique professionnelle, santé mentale et sécurité numérique. Elle a toutefois mis en lumière les limites de ces initiatives lorsqu’elles restent confinées à des cadres temporels et géographiques restreints, dans un environnement caractérisé par des insuffisances juridiques, une application inégale des cadres légaux et un manque de financements durables permettant d’inscrire ces expériences dans la durée.

Dans ce contexte, la journaliste spécialisée dans les questions de genre et des groupes marginalisés, Nahle Salameh, rappelle que « de nombreuses femmes ne se taisent pas parce que la violence serait mineure, mais parce que le coût de la prise de parole, dans une société qui blâme les victimes, peut s’avérer plus élevé que celui de l’agression elle-même ». Le silence apparaît dès lors comme le résultat d’un système global, plutôt que comme un choix individuel.

C’est à partir de ces espaces que le silence commence à se fissurer et que s’esquissent les prémices d’une compréhension plus approfondie. Si leurs effets ne sont pas nécessairement immédiats, ces initiatives ouvrent néanmoins une dynamique irréversible. Bien qu’elles ne suffisent pas, à elles seules, à mettre fin à la violence numérique, elles soulèvent une interrogation centrale pour le journalisme contemporain : comment les femmes journalistes peuvent-elles poursuivre l’exercice de leur profession dans un environnement qui ne leur assure pas un niveau de sécurité adéquat ? Une question qui demeure ouverte, à l’image du combat lui-même.

 

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